Et la prière ?


- C'est pour cela que l'homme prie. Pour sortir de sa condition limitée et souffrante pour s'ouvrir à l'illimité, là où il n'y a pas de souffrance.

- Ce que vous dites est discutable. Il y a un état de la conscience où la souffrance n'est plus la souffrance, et où néanmoins on reste dans une condition limitée. C'est cela le vrai but de l'homme : être un libéré vivant. Libre de tout ce qui peut conduire à la souffrance, mais vivant néanmoins. Pas évaporé dans un absolu illusoire.

- Mais c'est bien ne pas souffrir qui est le but.

- Pourquoi ne le dites-vous pas de façon positive : " c'est être heureux " qui est le but de chacun !

- Qu'est-ce que le bonheur ?

- Il faudrait ouvrir un chapitre là-dessus.

- En tout cas, je doute que la prière puisse créer le bonheur, bien qu'elle puisse éliminer la souffrance.

- Je me demande quelle différence vous faites.

- je veux dire : la prière n'a jamais réussi à créer quoi que ce soit. Mais elle peut atténuer les pleurs.

- Comment cela, la prière n'a jamais rien créé ? Renseignez-vous avant de parler !

- Je voudrais qu'on me le démontre.

- Vous ne pouvez que vous le démontrer vous-même. Si vous prenez la peine de prier.

- Comment fait-on ?

- Il faut croire.

- Croire en quoi ?

- Croire en ce que vous voulez. Si vous voulez une chose, serait-ce le bonheur, il faut y croire. Si vous n'y croyez pas, c'est que vous croyez à son contraire, et donc vous priez pour son contraire. Car prier pour une chose, c'est simplement croire que cette chose est.

- Je ne vais tout de même pas croire que ce qui n'est pas est !

- Libre à vous. Bien malin celui qui peut être sûr de ce qui est et de ce qui n'est pas.

- Vous me faites rire ! Nous sommes là. Cette table est là. Ce verre est là. L'air, la vie. Tout cela je peux y croire.

- Le premier étudiant en Physique venu vous démontrerait en trois secondes que tout cela n'est que du passé et donc n'existe absolument pas tel que vous le voyez et tel que vous le croyez.

- Donc si je vous suis bien, je suis en train de créer ce qui n'est pas, puisque j'y crois et donc que je prie pour.

- Extraordinaire ! Monsieur, vous venez de dire quelque chose d'extraordinaire, et je vous félicite. Vous venez d'expliquer l'univers ! Vous venez d'expliquer que si l'univers a une durée, c'est parce que nous croyons au présent à quelque chose qui est en fait passé. Eh bien oui. Vous avez raison. C'est comme cela que l'univers dure, et c'est pour cela que nous appelons cela un " univers ". Sinon, si nous reconnaissions à tout instant que tout est passé et ne croyions à rien, il n'y aurait aucun univers. Tout serait toujours libre et indéfini comme au prétendu commencement des choses.

- Voilà le vrai sens de la prière. Refuser de croire à l'apparence, et croire très fort à ce qui n'est pas apparent. Et qui n'a ni plus ni moins de réalité que ce que nous voyons. Alors pourquoi s'en priver ?

- Pas si vite ! Rien ne prouve que le fait de croire engendre l'univers auquel on croit !

- Tout vous le prouvera, au contraire, si vous êtes attentif à la façon dont s'articulent les événements dans votre vie, et si vous comprenez d'où vient l'esprit et comment il engendre l'effet de matière.

- Alors nous faisons notre malheur nous-mêmes.

- Quel malheur ? Ce passé ? Pourquoi y croyez-vous ?

- Mais parce que je souffre !

- Vous avez souffert jusqu'à présent parce que vous avez cru à ce qui vous fait souffrir et à quoi vous ressentez le besoin de résister. Mais cessez de donner du pouvoir à cette illusion et donnez-en un peu plus à votre idéal. Contemplez votre bonheur ! Jouissez-en à l'avance dans tous les détails ! Croyez-y aussi fort que s'il était manifesté matériellement, et vous verrez peut-être que finalement, la réalité n'est pas ce que vous croyiez. Ceux qui ont fait des miracles n'ont jamais procédé autrement.

- Je n'avais jamais vu la prière comme cela. Je pensais que c'était un baume d'illusion pour fuir une réalité trop dure...

- La réalité c'est la foi. Il n'y a, il n'y a jamais rien eu d'autre que ce à quoi vous croyez.

- C'est totalement faux ! Il y a des tas de choses qui existent et que j'ignore totalement. Comment pourrais-je y croire ?

- Et un chien ? Il n'a pas besoin de croire à son os pour le rogner !

- Vous touchez là le point sensible de la prière. Croire au nouveau n'est pas facile quand on croit à l'ancien depuis de millions d'années. Cela fait des milliards d'années que la cellule fonctionne sur le même modèle en croyant à son passé et en le reproduisant. La force de l'habitude l'emporte longtemps sur tout le reste. Et lorsque vous rencontrez quelque chose d'inconnu, ce n'est pas que vous n'y avez pas cru jusqu'à présent, c'est au contraire en général que l'ensemble de vos croyances supposait cette chose, même éloignée de tout ce que vous imaginiez. Et si d'aventure quelque chose apparaît qui est contraire à cet ensemble de croyances ancestrales, alors là vous paniquez, là vous perdez pied, pour ne pas dire perdez la raison.

Il n'est pas facile de croire à ce qui n'est pas habituel. Pas facile du tout. C'est pour cela qu'il faut des chapelets et des mantras répétitifs pour empêcher le mental de toujours revenir à ses habitudes plus ou moins négatives. Mais l'obstacle n'est pas insurmontable. Certes le chien continuera longtemps de croire qu'il est un chien. Mais à force de recevoir des os à ronger, il finira par comprendre l'existence d'un univers humain où les façons de se comporter ne sont pas les mêmes que chez un chien. Et un jour ce chien parmi tous les chiens aura envie d'y ressembler car il sentira quelque part que cette condition supérieure au chien est plus proche de sa vraie réalité que les habitudes auxquelles son espèce était attachée. Et ce jour-là, son chemin d'homme sera sur le point de commencer.

Vous n'avez pas toujours cru être des hommes. Vous ne le croirez pas toujours non plus.

Pourtant qui oserait dire : je ne suis pas un homme, je suis l'Etre en train de se croire un homme, et qui reproduit à chaque instant un univers d'homme comme une mauvaise photocopie parce qu'il a peur de larguer les amarres ?

Si vous voulez que vos prières soient exaucées, il faudra cesser d'avoir peur, car c'est la peur du nouveau, la peur du changement, en un mot la peur de l'infini et la peur de la solitude, qui vous maintient dans vos limites actuelles. Il n'y a rien d'autre.

- Oh là là... Vous allez trop loin pour moi. Que la prière me serve à limiter mes déboires, ce sera déjà pas mal.

- Quoi qu'il en soit, si la prière fait disparaître la souffrance, c'est qu'elle fait le bonheur. Ou alors je ne sait plus ce que c'est que le bonheur si ce n'est la non-souffrance.

- La joie, peut-être.

- Mais mon pauvre ami, si vous ne connaissez pas la joie, c'est que vous souffrez un tant soit peu. Le jour où vous aurez éliminé toute possibilité de souffrance, vous verrez bien que la joie est là. Il n'y a besoin de rien d'autre.

- Eliminer toute possibilité de souffrance ? Facile à dire.

- Eliminer la source de la souffrance, c'est éliminer l'attachement au passé. L'attachement aux habitudes qui nous définissent. L'attachement à l'égo. C'est l'ouverture à ce qui n'est pas, à ce qu'on n'a jamais vécu, c'est un plongeon dans l'inconnu, une confiance en l'avenir qui ne peut venir que de la foi en un but unique, infini et merveilleux de l'Etre, source de toute vie. Si je n'ai pas compris le BUT qui engendre toute l'énergie d'évolution de mon être, je ne peux que souffrir, car je ne croirai jamais que ce passé que j'abandonne n'est rien face aux merveilles ineffables auxquelles je suis appelé.

- Quel beau parleur.

- C'est l'inspiration.

- C'est le but qui donne l'énergie.






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